PrEP injectable tous les deux mois : quelles pistes pour favoriser son implémentation ?
La première prophylaxie pré-exposition (PrEP) à longue durée d’action vient d’être commercialisée. Il s’agit d’APRETUDE®, un injectable intramusculaire à base de cabotégravir, conférant une protection de deux mois contre le VIH et dont les essais cliniques ont montré une efficacité non inférieure à la PrEP orale.
La commercialisation d’APRETUDE® intervient onze ans après la mise à disposition de sa prédécesseuse, la PrEP orale à base de ténofovir / emtricitabine. Celle-ci s’est progressivement imposée comme un outil de prévention de référence, largement plébiscité par la Stratégie nationale en santé sexuelle.
Pour autant, la PrEP orale a connu jusqu’à aujourd’hui un déploiement limité, surtout auprès des personnes nées à l’étranger, notamment les jeunes hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) et les femmes d’origine d’Afrique sub-saharienne, des personnes en situation de précarité, de celles vivant en dehors des grands centres urbains et des travailleurs-euses du sexe. Comme l’indique le Suivi de l’utilisation réalisé par EPI-PHARE, en juin 2025, 94% des usagers-ères de la PrEP orale étaient des HSH, nés en France et résidant en métropole ou dans une grande métropole. Pourtant, selon le bilan VIH et IST publié par Santé Publique France (SPF) en 2025, plus de la moitié (56%) des personnes découvrant leur séropositivité en 2024 étaient nées à l’étranger. Parmi elles, 43% ont été contaminées après leur arrivée en France.
Une autre information marquante d’EPI-PHARE concerne l’utilisation de la PrEP orale en vie réelle (en dehors des essais cliniques d’efficacité). Elle indique une adhésion moindre chez les jeunes et les personnes socio-économiquement défavorisées, avec un impact direct sur la protection conférée.
APRETUDE® n’est donc pas uniquement une prévention biomédicale (basée sur un traitement) alternative : il s’agit aussi d’un outil potentiellement adapté à celles et ceux que les moyens de préventions disponibles n’ont jusqu’alors pas atteints-es ou convaincus-es, et qui demeurent exposés-es au VIH.
Sa plus-value repose sur sa longue durée d’action. L’intérêt de cette nouvelle forme de PrEP, au niveau individuel, est d’offrir aux personnes une diversité d’options dans la palette des outils de prévention, pour qu’elles puissent choisir en fonction de leurs besoins et de leurs habitudes de vie. Son intérêt collectif est que davantage de personnes soient couvertes par la PrEP, dans un objectif de fin d’épidémie.
Mais pour qu’elle réalise pleinement son potentiel à l’échelle individuelle et collective, son déploiement (ou implémentation) doit être facilité.
Les éléments facilitants
Initiation en ville : APRETUDE® peut être initiée auprès d’un-e médecin de ville dès son arrivée sur le marché. Pour la PrEP orale, six ans de plaidoyer associatif ont été nécessaires.
Cette possibilité entraîne un maillage territorial plus conséquent. Elle est par ailleurs incontournable : depuis fin 2023, les médecins de ville prescrivent davantage la PrEP que les centres de dépistage (CeGIDD) et les hôpitaux. L’appropriation de cette nouvelle PrEP par les professionnels-les de santé, prescripteurs-rices comme injecteurs-rices, doit accompagner le lancement d’APRETUDE® en France.
Injection en ville ou à l’hôpital : L’injection intramusculaire d’APRETUDE® implique d’avoir recours à un-e professionnel-le de santé apte à la réaliser. Contrairement à l’association cabotégravir / rilpivirine utilisée dans le traitement des personnes vivant avec le VIH, il n’est pas nécessaire de réaliser la première injection à l’hôpital. La possibilité de se tourner vers un-e professionnel-le de ville étend aussi le maillage territorial.
Recommandations et capitalisation d’expérience : Le laboratoire fabriquant communique aux usagers-ères et aux médecins prescripteurs-trices un guide d’utilisation. En parallèle, Actions Traitements prépare une Inforcarte qui réunira les informations à connaître par les personnes concernées. La Société française de lutte contre le sida (SFLS) a quant à elle diffusé un guide destiné aux prescripteurs-trices.
Les recommandations de bonnes pratiques de prise en charge du VIH et des infections sexuellement transmissibles réalisées sous l’égide de la Haute autorité de santé, de l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales et du Conseil national du sida et des hépatites virales, devront aussi être actualisées pour tenir compte de cette nouvelle option dans l’éventail des outils de prévention.
APRETUDE® devrait aussi bénéficier de l’expérience du VOCABRIA®, traitement antirétroviral utilisé chez les personnes vivant avec le VIH. Commercialisé depuis 2021, il repose sur la même molécule, le même mode d’administration et la même durée d’action qu’APRETUDE®. Les centres et cabinets qui prescrivent et administrent VOCABRIA® pourraient prendre une part active dans le déploiement d’APRETUDE®.
Les points de vigilance
Critères de sélection des usagers-ères : Le résumé des caractéristiques d’APRETUDE® de l’Agence européenne du médicament préconise de « soigneusement sélectionner » les utilisateurs-trices d’APRETUDE®. Une telle formulation, non-assortie de critères, suscite la vigilance.
Le déploiement de la PrEP orale a en effet pâti d’une prescription excessivement sélective. Un pas vers plus de flexibilité avait été officialisé en 2021, six ans après la commercialisation de la PrEP orale, à l’occasion d’une Réponse rapide de la HAS dans le cadre de la COVID 19. Celle-ci indiquait : « L’information sur la PrEP peut être donnée à toute personne potentiellement exposée au VIH au cours de sa vie sexuelle », là où l’indication ciblait les personnes « à haut risque de contamination » (tout comme pour APRETUDE®).
Attention, donc, à ne pas revenir à une restriction excessive des prescriptions et ouvrir la porte à des interprétations discriminantes. L’ensemble des outils de prévention doivent être proposés aux personnes et l’initiation d’une PrEP doit être le fruit d’une décision partagée entre la personne et le / la professionnel-le de santé.
Dans tous les cas, les critères de « sélection » des utilisateurs-trices méritent d’être réfléchis avec l’ensemble des parties prenantes, associations d’usagers-ères comprises.
Contrairement à une information circulant dans de nombreux articles de presse, la HAS ouvre la possibilité de prescrire APRETUDE® aux femmes en âge de procréer sous réserve de les avertir « des données actuelles concernant le risque potentiel de malformation du tube neural et de la nécessité de suivre une contraception efficace » (une précaution sujette à débat).
Adhésion et surveillance : Si APRETUDE® n’est pas administré à la fréquence recommandée (deux premières injections espacées d’un mois, puis tous les deux mois), sa concentration décroît progressivement dans l’organisme, à des doses insuffisantes pour protéger contre le VIH. Une infection à VIH dans ces conditions entraîne un risque de résistance : le VIH n’est plus sensible à aucun traitement reposant sur le cabotégravir, le principe actif contenu dans APRETUDE®.
L’accompagnement des usagers-ères est donc crucial pour assurer une utilisation sécurisée. Cependant, les précautions légitimes relatives à l’adhésion pourraient éveiller des biais chez les prescripteurs-trices, menant à des inégalités de prescription.
Dans tous les cas, il importe de disposer rapidement de données de vie réelle permettant d’identifier les déterminants de l’adhésion à APRETUDE®, pour accompagner au mieux l’ensemble des personnes exposées au VIH. Les premières données états-uniennes d’usage en vie réelle doivent être exploitées dans ce sens, ainsi que les données sur l’adhésion à l’association cabotégravir / rilpivirine.
Accès en centre de santé : Les centres de santé et les CeGIDD qui ne sont pas hospitaliers ne bénéficient pas pour le moment du prix plus bas négocié avec les hôpitaux. Il s’agit d’un frein car ces centres fonctionnent avec des enveloppes définies : leur enveloppe restreinte n’est pour le moment pas adaptée à cette nouvelle offre, bien plus onéreuse que la PrEP orale qu’ils sont habitués à dispenser.
Or ces centres sont en première ligne pour atteindre les populations les plus exposées au VIH. A titre d’exemple, il n’y a que dans les CeGIDD que les personnes sans droits ouverts peuvent se procurer la PrEP orale. Ils sont identifiés par les groupes les plus exposés grâce à une offre conçue en fonction de besoins spécifiques. Il est donc nécessaire que les centres de santé sexuelle et CeGIDD non hospitaliers puissent se procurer APRETUDE® à un prix préférentiel.
Le déploiement d’APRETUDE® dans les centres de santé sexuelle et les CeGIDD ne pose pas qu’une question financière, mais aussi organisationnelle (appropriation par les équipes, risque d’engorgement, temps de consultation plus longs, mise en place d’outils d’accompagnement).
Lourdeur du parcours de soin : Le résumé des caractéristiques d’APRETUDE® de l’Agence européenne du médicament préconise de vérifier la séronégativité des usagers-ères d’APRETUDE® avant chaque injection, soit tous les deux mois en routine. Cependant les premières recommandations de bonnes pratiques françaises à paraître devraient ouvrir la possibilité d’un espacement de quatre mois.
Le parcours qui en résulte est donc plus lourd que celui imposé aux usagers-ères de la PrEP orale, puisque celles et ceux-ci ne doivent se rendre en laboratoire d’analyse médicale que tous les trois à six mois pour réaliser un bilan biologique.
De telles préconisations ont de quoi décourager certains usagers-ères, particulièrement les personnes qui vivent dans des territoires où l’offre de soin est peu étoffée (ces mêmes personnes que la PrEP orale n’atteint pas). Il importe que des recommandations officielles françaises voient le jour pour statuer sur un parcours de soin tirant partie des spécificités du produit, en l’occurrence une durée d’action élargie laissant entrevoir un allègement de la charge mentale liée à la PrEP.
Le reste à charge des bilans biologiques : Tout comme pour la PrEP orale, les examens inscrits dans le bilan biologique, dont font partie le dépistage des infections sexuelles et du VIH, ne seront pas pris en charge à 100%.
Pour la PrEP orale, le reste à charge s’élève déjà à plusieurs dizaines d’euros par an. Dans le cadre d’APRETUDE®, le reste à charge pourrait être supérieur, eu égard à la préconisation de l’Agence européenne du médicament de réaliser un test de l’ARN du VIH et un bilan biologique avant chaque injection, soit tous les deux mois.
Qu’il s’agisse de la PrEP orale ou injectable, les restes à charge liés aux bilans biologiques ne sont pas de nature à raccrocher à la prévention les publics socio-économiquement défavorisés (que la PrEP orale n’atteint pas). Il convient donc de ramener les restes à charge liés à la PrEP à zéro.
L’article, L. 1411-6 du Code de la santé publique, ou tout autre exonération prévue par l’article L. 160-14 du Code de la santé publique, pourraient être mobilisés en ce sens.
Conclusion
Identifier les barrières d’accès à APRETUDE® permettra d’en favoriser le déploiement auprès de personnes que les autres moyens de prévention n’ont pas atteintes ou convaincues.
Les exemples de la PrEP orale et de VOCABRIA® en traitement pour les personnes vivant avec le VIH permettent d’anticiper les difficultés auxquelles ces personnes sont susceptibles d’être confrontées. Des données en vie réelle propres à APRETUDE® devront être produites en continu dans le but de faciliter l’implémentation.
Un travail de sensibilisation et de formation des professionnels-les de santé reste à faire pour leur permettre d’apprendre à administrer le produit mais aussi d’identifier les personnes éligibles à la PrEP.
Eu égard au parcours très médicalisé d’APRETUDE® (consultation, dispensation, administration), le maillage territorial devra être le plus étendu possible et contribuer à un accès simple et rapide, y compris en centres de santé sexuelle, qui n’ont pas aujourd’hui la garantie de pouvoir mettre cet outil à disposition.
Le potentiel facilitant lié à a longue durée d’action ne doit pas être annulé par des parcours de soin ou des restes à charge décourageant, voire supérieurs à ceux de la PrEP orale.